« Je suis sur une problématique ! »

A peine caricaturale, cette exclamation est assez typique de la Novlangue qui s’est répandue ces dernières années dans les médias français. Au lieu de dire tout simplement « on a un problème », on utilise la préposition « sur » à la place du verbe « avoir » et un nom pseudo-technique à la place d’un mot simple.
SUR
Maintenant, dans la bouche de nos jargonnant compatriotes, « Je vais à Nantes » devient « je vais sur Nantes », « J’habite en Ile et Vilaine » devient « j’habite sur l’Ile et Vilaine. Au restaurant, le serveur, au lieu de nous dire « nous avons un fondant au chocolat au menu aujourd’hui », va nous proposer « d’aller sur un fondant au chocolat ». L’expert économique sur les plateaux télévisuels, au lieu de nous apprendre qu’ « il y a une augmentation des prix » va nous explique qu’« on est sur une augmentation ». D’où une première question : pourquoi cette hyper-simplification du langage au niveau des prépositions et des expressions verbales ?
Un petit tour sur la blogosphère donne quelques éléments de réponse à la question.
Voici d’abord quelques remarques de Maurice Druon :
» ‘Je vais descendre sur Marseille’. Vous trouvez-vous donc en hélicoptère ?
‘C’est pour travailler sur la région Provence-Côte d’Azur’. A-t-elle besoin d’être modifiée, redessinée ? Sans doute, puisqu’on envisage de ‘créer un nouveau canton sur la 3e circonscription du Var’. Mais par quel procédé ? Peut-on élever un canton ou le poser ?
Cette pauvre préposition sur est harassée. On la met à toutes les sauces. Elle nous vient, après plusieurs avatars, du latin super, supra. On l’a chargée, au fil du temps, de bien des sens, propres ou figurés, matériels ou abstraits. Mais pourquoi lui impose-t-on, de surcroît, d’exprimer des indications qui ne comportent nulle notion de position, de supériorité ou de domination ? Il y a là un abus qui devient un tic. Soyons sur nos gardes, pour n’y pas céder. »
Pour Tilt, sur le blog Word Reference.com, il y a une petite différence de sens entre sur et à : « celui qui dit J’habite à Paris vit dans Paris-même. J’habite sur Paris signifie dans Paris ou sa proche banlieue. En d’autres termes, dans l’agglomération parisienne. »
Plantin, sur le même blog, ajoute ceci : « Un autre emploi curieux de « sur » qu’on entend de plus en plus: par exemple un vendeur qui vous fait l’article : ‘Avec cet appareil, monsieur, on est sur quelque chose de plus cher, mais de beaucoup plus technique’. Je l’ai observé aussi, notamment dans la bouche de vendeurs de vin ou de sommeliers qui conseillent un vin au restaurant: ‘Avec ce côte de Blaye, on va sur quelque chose de plus corsé’. C’est vraiment devenu un tic de langage dans ce secteur: les vins vont sur ceci ou sur cela. »
Boileau419 fait une remarque intéressante : « Je pense que l’emploi de ‘sur’ à la place de ‘à’ est dû à l’influence du Réseau. On est en effet sur la Toile. De là est venu que tout s’est transformé en surfaces planes sur lesquelles on glisse (surtout pas de racines!). On est donc sur Paris comme sur un écran. On entend même aujourd’hui des choses aussi étranges, compliquées et inexpressives que : ‘On est sur une crise. ‘ » Si Boileau 419 a raison, l’usage d’Internet changerait notre perception visuelle du monde physique mais aussi des concepts abstraits.
Pour un blogueur belge, l’utilisation massive de sur correspond à un certain snobisme, d’abord parisien, puis simplement franco-français. Pour lui, un Belge ne dirait jamais « j’habite sur Liège ». Ça ferait « parisien ».
Plusieurs personnes notent le sens assez « vague » de sur, ce qui expliquerait en partie son succès : ne voulant rien dire de précis, il se prête à toutes les sauces. L’emploi de sur serait-il alors un réflexe « vulgaire » au sens propre de « venant de la foule, de la populace, la masse, le commun des hommes » ?
Pour résumer donc : le succès incroyable de sur en France serait dû à la conjonction de trois phénomènes : un changement de perspective induite par l’usage massif d’Internet pour les échanges, la propension populaire d’aller vers l’expression la plus simple, et un certain snobisme français qui consisterait à imiter un usage différent de la norme académique pour paraître plus branché.
Problématique
Le second élément intéressant dans cette phrase est le remplacement de « problème » par « problématique », qui rappelle d’autres remplacements du même style, comme « questionnement » à la place de « question », ou « thématique » pour « thème », etc.
Pourquoi est-ce qu’on « complexifie » le mot ‘problème’ en le remplaçant par un mot plus « technique », mais qui veut dire en fait autre chose ? D’après le Grand Robert, « problématique » est d’abord un adjectif voulant dire « qui pose problème », mais peut aussi être un nom commun utilisé par exemple en didactique pour exprimer « l’art, la science de poser les problèmes » ; ou en sciences pour parler d’un « ensemble de problèmes dont les éléments sont liés ; d’un champ théorique qui définit les positions relatives de problèmes liés ».
L’emploi erroné mais non moins populaire de « problématique » rejoint la grande famille des expressions pseudo-techniques qui servent souvent, soit à cacher une réalité qu’on ne souhaite pas évoquer directement, comme dire « être en situation d’handicap » plutôt que « être handicapé », soit à se donner un air plus technique : dire « être en capacité de » quand « être capable » ou tout simplement « pouvoir » feraient très bien l’affaire.
D’où une seconde question : pourquoi cette complexification artificielle du parler quotidien ? Le snobisme ? Le besoin de paraître savant ? En l’occurrence, voulant se donner un air « technique », la personne qui emploie à contre-sens problématique efface alors une distinction que connaissent bien les véritables techniciens. Un directeur de thèse, par exemple, demandera à son étudiant : « Mais quelle est votre problématique ? », non pas pour savoir pourquoi il fait la tête, mais pour savoir comment il compte aborder et résoudre l’ensemble de problèmes posés par sa thèse. A nouveau donc, l’ignorance semble avoir partie lié avec le snobisme pour imposer à tous ceux qui prennent la parole en public, en France du moins, d’employer un mot pour un autre en se donnant un air supérieur.
Un dernier mot sur « être en capacité de » et d’autres expressions alambiquées construites à partir du verbe être. On peut comprendre une forme de pudeur de celui qui veut éviter d’évoquer directement une situation problématique. On ne dit plus par exemple « aveugles ou « personnes âgées », mais « mal voyants » et « seniors ». Donc, va pour « être en situation d’handicap ». Mais pourquoi, diable, ce « être en capacité » au lieu du plus simple « être capable » ? Serait-ce toujours ce goût particulier français pour des expressions pseudo techniques, qui donnent un air de supériorité aux personnes souhaitant se distinguer de la populace, mais qui ne font en fait qu’imiter en cela les mêmes erreurs « vulgaires » de celle-ci ? C’est bien possible, comme c’est possible qu’en voulant parsemer son discours de mots anglais que les trois quarts des auditeurs français ne peuvent pas comprendre permet au journaliste de montrer qu’il appartient à une élite parisienne qui sait de quoi elle parle !

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