Aux Etats-Unis, entre 1966 et 1973, une série d’expériences menées avec des grands singes – chimpanzés, gorilles, bonobos – a bouleversé les à priori scientifiques sur la possibilité du langage chez les animaux. On avait essayé plusieurs fois sans succès d’apprendre le langage parlé à des grands singes. Mais, en 1966, Béatrice et Allen Gardner, un couple de psychologues à l’Université de Reno, dans le Nevada, ont entrepris d’apprendre à un chimpanzé nommé Washoe à communiquer à l’aide du langage des signes américain (American Sign Language ou ASL). Au bout de quelques mois, Washoe utilisait plus de 100 signes de l’ASL, d’après le couple, et avait développé des capacités conversationnelles certaines.[1] D’autres expériences similaires ont été menées à cette époque, toutes basées sur les principes de la théorie Skinnérienne du comportementalisme, c’est-à-dire en conditionnant les animaux par des punitions et des récompenses.

Washoe avec Béatrice Gardner en 1966
L’un des élèves des Gardner, Roger Fouts, a mis en doute l’utilisation du conditionnement. Il avait remarqué que le simple fait d’avoir faim et d’être placé devant de la nourriture qu’il fallait demander avec des signes ne suffisait pas pour que Washoe les utilise correctement. Au contraire, plus elle avait faim et plus les signes devenaient répétitifs, avant de disparaître. Fouts pensait, au contraire, que, pour réussir l’apprentissage, il fallait laisser à l’animal la liberté d’apprendre à sa façon, sans instruction conditionnée, comme un enfant humain.
Entre 1993 et 2009, trois primatologues, David Premack, Duane Rumbaugh et Sue Savage-Rumbaugh, ont adopté l’approche de Fouts, en abandonnant l’approche skinnérienne, mais d’autre part ils ont remplacé les gestes de l’ASL par des icones métalliques colorées que l’animal devait placer sur une planche métallique, ensuite par des touches sur un clavier d’ordinateur adapté. L’idée étant qu’il fallait éviter la simple imitation par l’animal des gestes des humains. En effet, à la suite des publications des Gardner et de Fouts, de nombreux linguistes ont critiqué leurs résultats, en arguant que les singes ne faisaient qu’imiter les humains et qu’ils avaient simplement été conditionnés à associer un geste avec une action.
Le même type de conditionnement opératoire avait été utilisé par H.S. Terrace en 1983 avec des pigeons, qui arrivaient à taper sur quatre clés de couleurs différentes pour obtenir de la nourriture. « Une telle performance, écrit Terrace[2], est intéressant en ce qu’elle nous renseigne sur les capacités de mémoire des pigeons, mais elle ne nous permet nullement de conclure que taper la séquence A-B-C-D signifie ‘S’il te plaît, machine, donner, grain ».
Tout revenait en fait à la question de la conceptualisation. Est-ce que les grands singes entrainés par les Gardner, par Fouts ou par d’autres chercheurs, comprenaient ce qu’ils faisaient ou agissaient-ils par simple imitation conditionnée ? Est-ce que le fait de faire le geste « pomme » correspondait chez eux à l’idée POMME, ou était-ce une simple association mécanique ?
Un démenti troublant des critiques formulés par ces linguistes a été fourni en 1994 par le travail de Sue Savage-Rumbaugh avec un bonobo nommé Kanzi.[3] La grande différence entre l’expérience avec Kanzi et les tentatives précédentes d’apprendre le langage à des singes était que Kanzi n’avait jamais reçu d’instruction mais avait appris l’ASL simplement en regardant sa mère travailler avec la chercheuse.

La capacité de Kanzi à comprendre la parole humaine était réellement étonnante. Un jour Rumbaugh lui a demandé, via le clavier de l’ordinateur : « Peux-tu faire que le chien morde le serpent ? (« Can you make the dog bite the snake? »). A sa connaissance, le jeune bonobo n’avait jamais entendu cette phrase auparavant. Kanzi s’est mis à fouiller parmi les objets sur la table jusqu’à trouver un chien et un serpent. Il a mis le serpent dans la bouche du chien et avec son pouce et son doigt, il a fermé la bouche du chien sur le serpent.
Autre expérience étonnante, en 2001, un journaliste du Financial Times présent au laboratoire, a observé Savage-Rumbaugh interroger Kanzi via un casque, pour éviter qu’il puisse la voir bouger les mains et ainsi deviner ce qu’elle disait. Elle lui a demandé d’identifier 35 objets différents en 180 essais. Il a réussi le test 9 fois sur 10. Lors d’un autre test, quand il avait sept ans et demi, on lui a posé 416 questions complexes et il a répondu avec un taux de réussite de 7,4/10.
Que ce soit en utilisant le clavier de l’ordinateur ou des gestes, la nature de la communication entre Kanzi et Savage-Rumbaugh ne correspondait pas à l’organisation de phrases humaines. Par exemple, s’il voulait aller quelque part ou obtenir quelque chose, il tapait le signe ou faisait le geste d’abord du lieu ou de l’objet et ensuite de l’action qu’il voulait faire : « aller, poursuivre, porter, donner, etc. » Il enchainait parfois deux signes d’action, comme « poursuivre/cacher » ou « poursuivre/mordre ».
Dans les langages de signes spontanés observés chez des personnes sourdes muettes ayant grandi dans des lieux isolés, l’ordre des signes est généralement l’inverse. S. Goldin-Meadows[4] a observé de jeunes sourds-muets dans cette situation et noté qu’ils produisent systématiquement des séquences de deux gestes, avec le signe de l’objet ou du lieu en première position et le signe de l’action à la fin. Les signes de Kanzi ne sont donc pas les mêmes que ceux d’enfants humains, mais le parallèle est néanmoins troublant pour ceux qui doutent des capacités linguistiques des grands mammifères.
Il y a une autre dimension du travail de Savage-Rumbaugh avec Kanzi qui soulève énormément de questions. Depuis longtemps les anthropologues posent la question de la possibilité du langage chez les hommes primitifs.[5] Tous sont d’accord pour dire que les caractéristiques fondamentales pour classifier un être comme « humain » sont, entre autres : la marche debout, la fabrique d’outils, l’utilisation du feu et, surtout, le langage.
Or, dans une présentation « Ted Talks »[6] la chercheuse évoque la découverte au 17° siècle d’un peuple en Tasmanie qui n’avait pas le feu, n’avaient pas d’outils en pierre, ni de musique, et pourtant étaient des Homo sapiens comme vous et moi. Dans cette vidéo, on voit une simulation de la façon de marcher de quatre êtres : un homme moderne, un chimpanzé, un bonobo et un australopithèque, comme notre lointain ancêtre Lucy. La démarche du bonobo était presque identique à celle de l’australopithèque ! L’observation des bonobos dans la jungle a montré qu’ils marchent souvent debout, beaucoup plus souvent et plus longuement que les autres grands singes.
Autre découverte étonnante qu’on observe sur la vidéo de Savage-Rumbaugh : Kanzi fabrique des outils en pierre exactement comme on imagine faisaient les hommes primitifs, en tapant sur une pierre avec une autre pierre pour obtenir des fragments coupants. Ensuite, il utilisait ces fragments pour découper une peau tendue sur un cadre en bois !
La chercheuse mène Kanzi faire un pique-nique dans la forêt, où elle allume un feu pour griller quelques marshmallows. Ensuite, Kanzi va chercher des branchages dans la forêt, les casse pour obtenir des morceaux de la bonne taille, les dispose dans l’âtre, réunit quelques papiers et demande son briquet à Sue, puis allume le feu.
Dernière surprise : on voit Kanzi prendre un morceau de craie et dessiner par terre des signes qui ressemblent fortement aux symboles utilisés dans les expériences de communication. On voit d’autres comportements étonnants de Kanzi et d’autres bonobos, comme le fait de conduire une voiturette de golf ou couper les poils de son enfant avec des cisceaux.
Bien entendu, si ces singes vivaient dans la nature, sans contact humain, ils n’auraient pas adopté de tels comportements spontanément. Ce qui est étonnant, ce qu’ils sont capables de comprendre l’utilité de ces pratiques et de les appliquer pour obtenir quelque chose qu’ils désirent. On a vraiment l’impression de voir la possibilité de la transition entre les grands singes, les humanoïdes nos lointains ancêtres et l’homme moderne.
[1] Voir la vidéo sur l’éxpérience Washoe sur Youtube: https://www.youtube.com/watch?v=OUwOvF7TqgA.
[2]Terrace, H.S. (1983). “Apes Who “Talk”: Language or Projection of Language by Their Teachers?” In: De Luce, J., Wilder, H.T. (eds) Language in Primates. Springer Series in Language and Communication, vol 11. Springer, New York, NY. p. 20. https://doi.org/10.1007/978-1-4612-5496-6_2.
[3] Savage-Rumbaugh, S. & Lewin, R. (1994). Kanzi: The Ape at the Brink of the Human Mind. New York: Voir aussi : Kanzi – Wikipedia.
[4] “Spontaneous sign systems created by deaf children in two cultures”, Susan Goldin-Meadow & Carolyn Mylander, Nature, 8, Letters to Nature, Vol 391, 15 January, 1998: 279-281. Voir aussi mon article “The Possibility of Language” sur ce même site pour plus d’informations.
[5] Voir mon article « L’émergence du langage » sur ce même site.
[6] La vidéo de cette présentation est disponible à https://www.youtube.com/watch?v=a8nDJaH-fVE.

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