La grande aventure de l’écriture

Pour commencer, je vais vous poser quelques questions pour sonder vos connaissances sur l’histoire de l’écriture.

1ière question : pouvez-vous nommer les 8 écritures ci-dessous ?

Le cunéiforme sumérienLes hiéroglyphes égyptiens
Les caractères chinoisUn scripte maya
L’alphabet Devanagari [1]L’alphabet latin
L’alphabet arabeLe Braille

2ième question : pouvez-vous situer ces huit écritures sur un axe du temps ?

___|________|________|_______|______|______|_______|_______|_______|_______|_______

-5000   -3000   -2000   -1000   -500     0        500      1000    1500    2000

Réponse : Egypte (-3500), Mésopotamie, (-3200), Chinois (-1200), Maya (-500), Latin (-200), Devanagari (-1100), Braille (+1829)[2]

3ième question : Laquelle de ces écritures est la plus ancienne connue sur terre ?

Réponse : Aucune des huit ! La plus ancienne écriture connue aujourd’hui s’appelle l’écriture Vinča /vi:ntʃa/. Elle a été découverte sur un site archéologique en Serbie et daterait de plus de 5000 ans avant notre ère.

Si vous avez répondu « les cunéiformes mésopotamiens », vous avez donné la réponse considérée comme « correcte » par beaucoup de spécialistes avant la découverte du site Vinča. Si vous avez répondu « les hiéroglyphes égyptiens », vous avez rejoint l’un des deux camps qui se sont opposés pendant des années pour savoir laquelle des deux – cunéiformes ou hiéroglyphes – a précédé l’autre.

Si vous avez répondu correctement aux trois questions, vous êtes déjà bien avancé dans la connaissance des écritures. Mais vous ne connaissiez peut-être pas l’écriture Vinča !

La plus ancienne écriture connue

L’Europe néolithique (de -10.000 à -2200 ans environ) a été le siège d’une très ancienne culture nommée Vinča, d’après le nom du site d’excavation, situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Belgrade, en Serbie. Sur certains artefacts découverts sur le site, on a trouvé des gravures qui ressemblent à de l’écriture. Il a fallu un certain temps pour les déchiffrer et pour savoir s’il s’agissait d’une véritable écriture, ou simplement de dessins symboliques. En 2007, Toby Griffen, professeur à l’Université de l’Illinois aux États-Unis, a publié un article [3] proposant une lecture des signes gravés sur plusieurs artefacts. Selon Griffen, il s’agit bien d’une écriture logographique, c’est-à-dire d’un système où chaque signe correspond à un concept ou à un mot, un peu comme l’écriture chinois, mais contrairement à notre alphabet, où les signes correspondent à des sons.

Voici quelques images tirées de son article :


Sans entrer dans les détails, Griffen a réussi à déchiffrer une phrase complète, qui serait donc la plus ancienne phrase écrite connue au monde (elle aurait plus de 7000 ans!) : « La déesse ourse et la déesse oiseau sont bien Artemis “.

Icône ou symbole ?

La grande difficulté quand on aborde des écritures très anciennes, comme celle de Vinča, est de savoir s’il s’agit d’une véritable écriture ou simplement de signes iconiques, c’est-à-dire de dessins représentant une personne, un objet, un lieu ou un événement.

Chez beaucoup de peuples anciens, on trouve des signes, peints ou gravés sur la pierre ou sur différents supports comme des morceaux de terre cuite, des os, etc. Ces signes symbolisent des concepts divers – objets de culte, lieux, événements importants, personnes, dieux, etc.

Voici par exemple, quelques pictogrammes utilisés par des Amérindiens.


Comme on peut le voir, chaque dessin représente un concept, un objet, un dieu, un événement. Ces symboles peuvent servir à décorer une vase, un vêtement ou un bijou ou, être combinés pour faire un récit, comme dans l’exemple suivant qui montre une histoire racontée par pictogrammes peints sur une peau de bison.

On peut comprendre ici que la ligne noire représente le déroulement de l’histoire dans le temps. On ne comprend pas tous les signes, mais on arrive à déchiffrer quelques-uns, sans connaître la langue des auteurs : des personnes importantes, des rencontres, des bagarres, des déplacements, etc. Ce n’est pas une écriture, mais un système d’images pour figurer des concepts divers. L’avantage est que ce n’est pas attaché à une langue particulière. L’inconvénient, c’est qu’il faut un signe pour chaque concept, ce qui n’est pas très efficace.

Beaucoup d’écritures anciennes, comme les hiéroglyphes égyptiens, ont commencé par utiliser des pictogrammes comme ceux qu’on vient de voir. Les pictogrammes sont « iconiques », au sens où ils partagent des propriétés physiques avec les objets qu’ils représentent, selon la définition du philosophe américain Charles Peirce, considéré par beaucoup comme le père de la sémiotique, la science des signes.

Par exemple, certains des signes amérindiens précédents ont une forme qui évoque directement l’objet représenté : un animal, une main, un dieu, etc. D’autres par contre représentent un concept abstrait, comme la sagesse, le bonheur ou les bonnes perspectives.

Voici maintenant un tableau qui présente l’évolution de trois écritures anciennes, en partant de pictogrammes pour aller à des formes abstraites, en passant par des signes stylisés.

Du logogramme au signe phonétique

Dans l’histoire d’une écriture, l’évolution la plus importante a lieu au moment où on passe d’un système de logogrammes, c’est-à-dire des signes représentant un concept, à des signes phonétiques, où chaque signe représente un son, comme dans les alphabets latins, grecs ou cyrilliques. Ce saut qualitatif a eu lieu dans notre aire géographique chez les Phéniciens, dont la plus ancienne inscription est l’épitaphe d’Ahiram, sur son sarcophage, datant d’environ 1200 av. J.-C.

L’alphabet phénicien est considéré comme l’ancêtre de notre alphabet latin. Habituellement, on trace l’évolution du système, à partir des hiéroglyphes égyptiens, en passant de l’écriture phénicienne à l’alphabet grec, puis à l’alphabet étrusque, puis romain. Or, l’une des difficultés avec les alphabets qui se promènent comme ça de pays en pays, est que les lettres sont souvent les mêmes, mais les sons peuvent être très différents d’une langue à l’autre.

De la Phénicie à la Grèce

Vous l’aurez peut-être remarqué sur le tableau ci-dessous, les lettres phéniciennes (colonne de gauche) ne représentent que des consonnes.

En effet, comme dans toutes les langues sémitiques – phénicien, hébreu, arabe, araméen, etc. – on ne note que les consonnes. On parle dans ce cas d’alphabet consonantique. Les voyelles dans ce cas sont signalées, ou non, par des signes diacritiques ajoutés aux lettres de l’alphabet. Si vous comparez les lettres phéniciennes aux lettres grecques et latines vous verrez que s’il n’y a que des consonnes pour les lettres phéniciennes, les deux autres ont des voyelles et des consonnes. Il a fallu donc modifier la forme de certaines lettres, en ajouter de nouvelles et changer les sons représentés.

Par exemple, le signe ‘alef,

qui à l’origine était un logogramme représentant un bœuf, et qui correspond à un coup de glotte, est modifié en A et représente maintenant la voyelle /a/.

Si vous avez la patience de parcourir le tableau, en comparant chaque fois le signe phénicien au signe grec, puis latin, et ensuite la liste des sons représentés, vous aurez une petite idée des changements qui se sont produits au cours des siècles écoulés entre les premières inscriptions phéniciennes et l’adaptation de ces signes aux sons grecs, puis latins.

Et si vous avez encore un peu de courage, vous pouvez continuer le travail, en comparant l’alphabet latin aux alphabets cyrillique, utilisé pour les langues slaves, comme le russe et l’ukrainien, et l’alphabet arménien. Alors vous serez en voie de devenir un vrai philologue !

Combien d’alphabets ?

On dénomme actuellement plus de 40 alphabets existants ou ayant existé à un moment donné [4]. Voici par exemple, les lettres de l’alphabet étrusque, qui a servi de modèle pour l’alphabet latin, puis pour l’alphabet runique, qui, lui, a servi de modèle pour l’alphabet gotique, qui ensuite a servi pour transcrire l’anglais.

Dans l’exemple suivant, un extrait des versets 1 et 2 du chapitre 18 de l’évangile de Jean en langue gotique, on voit quelques similitudes avec l’alphabet étrusque, mais surtout avec l’alphabet grec. Il y a aussi des signes tirés de l’alphabet runique pour représenter des sons qui n’existaient pas en étrusque ou grec, comme les prononciations gutturales de <th> ou <gh>.

𐌸𐌰𐍄𐌰 𐌵𐌹𐌸𐌰𐌽𐌳𐍃 𐌹𐌴𐍃𐌿𐍃 𐌿𐍃𐌹𐌳𐌳𐌾𐌰 𐌼𐌹𐌸

Þata qiþands Iesus usiddja miþ

𐍃𐌹𐍀𐍉𐌽𐌾𐌰𐌼 𐍃𐌴𐌹𐌽𐌰𐌼 𐌿𐍆𐌰𐍂 𐍂𐌹𐌽𐌽𐍉𐌽 𐌸𐍉

siponjam seinaim ufar rinnon þo

𐌺𐌰𐌹𐌳𐍂𐍉𐌽 𐌸𐌰𐍂𐌴𐌹 𐍅𐌰𐍃 𐌰𐌿𐍂𐍄𐌹𐌲𐌰𐍂𐌳𐍃 𐌹𐌽

Kaidron, þarei was aurtigards, in

𐌸𐌰𐌽𐌴𐌹 𐌲𐌰𐌻𐌰𐌹𐌸 𐌹𐌴𐍃𐌿𐍃 𐌾𐌰𐌷 𐍃𐌹𐍀𐍉𐌽𐌾𐍉𐍃 𐌹𐍃

þanei galaiþ Iesus jah siponjos is

𐍅𐌹𐍃𐍃𐌿𐌷 𐌸𐌰𐌽 𐌾𐌰𐌷 𐌹𐌿𐌳𐌰𐍃 𐍃𐌰 𐌲𐌰𐌻𐌴𐍅𐌾𐌰𐌽𐌳𐍃 𐌹𐌽𐌰

wissuh þan jah Iudas sa galewjands ina

𐌸𐌰𐌽𐌰 𐍃𐍄𐌰𐌳 𐌸𐌰𐍄𐌴𐌹 𐌿𐍆𐍄𐌰 𐌲𐌰𐌹̈𐌳𐌳𐌾𐌰 𐌹𐌴𐍃𐌿𐍃 𐌾𐌰𐌹𐌽𐌰𐍂

þana stad, þatei ufta gaïddja Iesus jainar

𐌼𐌹𐌸 𐍃𐌹𐍀𐍉𐌽𐌾𐌰𐌼 𐍃𐌴𐌹𐌽𐌰𐌹𐌼

miþ siponjam seinaim.

Traduction de Louis Second, 1962: « Lorsqu’il eut dit ces choses, Jésus alla avec ses disciples de l’autre côté du torrent de Cédron, où se trouvait un jardin, dans lequel il entra, lui et ses disciples. Judas, qui le livrait, connaissait ce lieu, parce que Jésus et ses disciples s’y étaient souvent réunis. »

Pouvez-vous trouver les mots « Jésus », « Judas » et « Cédron » dans le texte gotique ?

Tout ceci donne une petite idée de la façon dont les créateurs d’alphabets ont emprunté dans ce qui leur était disponible, en modifiant, soit la forme de la lettre, soit le son qu’elle représentait, pour former un système compatible à leur langue.

Il y a aussi des alphabets beaucoup plus « exotiques » à nos yeux, comme l’alphabet géorgien :

Ou l’alphabet tifinagh, utilisé par les Berbères :

Ou l’alphabet Devanagari, utilisé pour transcrire l’Hindi, entre autres langues indiennes :

On arrêtera là notre brève exploration de l’écriture. Il y a quantité de documents disponibles en ligne pour ceux qui souhaiteraient poursuivre l’enquête. Bonnes recherches et à bientôt pour un nouveau chapitre dans la série « Langage et Communication »!


[1] La devanagari, du sanskrit देवनागरी, est une écriture alphasyllabaire utilisée pour le sanskrit, le prâkrit, l’hindi, le népalais, le marathi et plusieurs autres langues indiennes. C’est une des écritures les plus employées en Inde du Nord et au Népal. (Wikipedia)Ces dates sont évidemment approximatives et ne servent qu’à fixer les idées.

[2] Ces dates sont évidemment approximatives et ne servent qu’à fixer les idées.

[3] « Deciphering the Vinča Script », Toby Griffen, http://fanad.net.

[4] Voir l’article sur les alphabets sur Wikipédia pour avoir la liste complète.



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