La « danse » des abeilles : vrai langage ou simple signal physiologique ?

Les insectes sociaux (fourmis, termites, abeilles et guêpes) sont parmi les seules espèces vivantes, à l’exception des humains, à vivre en vraies sociétés. Pour que ces sociétés fonctionnent, il leur faut un système de communication efficace : pour entretenir les relations sociales, localiser la nourriture, repérer le nid, repousser les adversaires, etc.

La communication la plus importante chez les insectes sociaux est chimique, ce qu’on appelle les phéromones. Les phéromones sont des substances chimiques qui agissent comme des messages olfactifs sur des individus de la même espèce. Ils peuvent servir à délimiter le territoire de l’essaim, à coordonner la fuite des butineuses en cas d’attaque, à indiquer la disponibilité des jeunes reines à être fécondées ou à empêcher l’essaimage.

Les abeilles peuvent aussi communiquer par des contacts antennaires, principalement lors des échanges de nourriture. Les abeilles utilisent aussi le tapotement pour se signaler et coordonner leurs actions, ou des vibrations pour communiquer sur la disponibilité des ressources au sein de la ruche.

Mais le système de communication le plus intéressant chez les abeilles mellifères ce sont les différentes danses effectuées par les ouvrières pour communiquer l’emplacement et la distance d’une source de nourriture à leurs camarades de la ruche. Ce système de communication a été découvert par un chercheur allemand, Karl von Frisch, au début du XXème siècle. Il fut le premier à comprendre la signification des danses effectuées par les abeilles qu’Il observe dès 1919 et fait connaître sa découverte par un article important en 1923.

Von Frisch place une assiette contenant de l’eau sucrée à proximité de la ruche et observe le comportement de l’abeille qui la découvre et qui retourne ensuite à la ruche.

« Après s’être débarrassée de sa charge, la pourvoyeuse entame une sorte de ronde, écrit-il[1]. Elle se met à trottiner à pas rapides sur le rayon, là où elle se trouve, en cercles étroits, changeant fréquemment les sens de sa rotation, décrivant de la sorte un ou deux arcs de cercle chaque fois, alternativement vers la gauche et vers la droite. Cette danse se déroule au milieu de la foule des abeilles, et est d’autant plus frappante et attrayante qu’elle est contagieuse. »

La danse en rond

Il observe aussi que, dans certains cas, l’abeille messager décrit une autre sorte de danse, qu’il appelle la « danse frétillante ».

 « Dans ce dernier cas, l’abeille court en ligne droite sur une certaine distance, décrit un demi-cercle pour retourner à son point de départ, court de nouveau en ligne droite, décrit un demi-cercle de l’autre côté et cela peut continuer du même endroit pendant plusieurs minutes. Ce qui distingue surtout cette danse de la ronde, ce sont de rapides oscillations de la pointe de l’abdomen, et elles sont toujours exécutées pendant le trajet en ligne droite (appelé pour cela trajet frétillant). » (op cit)

La danse frétillante

Il pense tout d’abord que chaque danse fournit à la ruche l’information de sources différentes de nourriture, la danse en rond pour l’eau sucrée et la danse frétillante pour le pollen. Son erreur est corrigée dès 1943, quand il effectue ses expériences dans un cadre naturel. Il finit par comprendre alors que les deux danses ont un rapport avec la distance entre la source de nourriture et la ruche.

Von Frisch et ses collègues observent que par la danse frétillante, les abeilles dites recruteuses indiquent à la fois la direction et la distance de la source de nourriture. L’ouvrière qui l’a découverte a enregistré l’angle du soleil à cet endroit et oriente sa danse selon le même angle : si le parcours rectiligne de la danse est orienté vers le haut, cela signifie que le butin se trouve dans la direction du soleil ; ce même parcours orienté vers le bas indique la direction opposée ; un angle de 60° à gauche en haut, toujours par rapport à la verticale, envoie les abeilles vers une récolte située à 60° à gauche du soleil, et ainsi de suite. 

La précision de l’angle déterminé par la danseuse est remarquable, l’erreur n’excédant pas ± 3°. De plus, au cours de sa danse, l’éclaireuse s’adapte à la course du soleil en modifiant l’angle présenté à ses congénères : elle tient compte du temps écoulé depuis le départ de la source de nourriture ! De même, les suiveuses s’adapteront au temps de parcours nécessaire : les abeilles ont un sens inné du temps, elles possèdent une horloge biologique. Cette horloge leur sert à évaluer la distance de la source puisque c’est un temps de vol qui est transmis, ce qui permet de compenser les obstacles et la topologie du terrain, ainsi que le sens et l’intensité du vent.

C’est donc un système de communication étonnement complexe, qui a fait penser à certains que les abeilles utilisaient un véritable langage symbolique. Ce qui nous ramène à notre point de départ : s’agit-il d’un véritable langage ou d’un simple signal physiologique ? Le linguiste français Émile Benveniste a tenté de répondre à cette question dans un article paru en 1952[2].

Il voit plusieurs points de convergence entre la danse frétillante et le langage.

Premièrement, il y a un véritable symbolisme : « Ces procédés mettent en œuvre un symbolisme véritable bien que rudimentaire, par lequel des données objectives sont transposées en gestes formalisés, comportant des éléments variables et de ‘signification’ constante. » (op. cité, p. 60)

Ensuite, il constate que « Le système est valable à l’intérieur d’une communauté donnée et que chaque membre de cette communauté est apte à l’employer ou à le comprendre dans les mêmes termes. » (Idem)

Cependant, là s’arrête pour lui la similarité entre ces danses et le langage. Benveniste pointe plusieurs différences fondamentales :

  1. Le message des abeilles consiste entièrement dans la danse, sans intervention d’un appareil vocal.
  2. Les abeilles ne sont pas en mesure de dialoguer. Elles ne répondent pas à un message par un autre message, mais par une conduite.
  3. La communication des abeilles porte nécessairement sur des données objectives, elle ne peut pas porter sur un message antérieur, ni sur le langage lui-même.
  4. La communication des abeilles porte sur un référent unique, contrairement au langage humain qui, avec un stock fini de signifiants, peut signifier un nombre infini de choses.
  5. La danse frétillante est en fait un décalque de la situation objective. Il n’y a donc pas arbitraire du signe, mais mimétisme.
  6. Le langage des abeilles ne comporte pas la double-articulation, c’est-à-dire, ne peut pas être décomposé en éléments non-signifiants.

Le point clé ici est, à mon avis, le numéro 5. Si on réfléchit à la façon dont les abeilles intériorisent, puis communiquent ces données complexes d’orientation et de distance à leurs congénères, qui peuvent ensuite reproduire avec exactitude le même trajet, on doit admettre que tout fonctionne par mimétisme physiologique et non par conceptualisation. Autrement dit, quand les autres abeilles dansent autour du messager qui effectue la danse frétillante, elles ne sont pas en train de conceptualiser un trajet, mais plutôt d’intérioriser physiquement des informations.

D’abord grâce à leurs yeux.

Contrairement aux humains, les abeilles, comme d’autres insectes (criquets, libellules, etc.), ont des yeux qui détectent la polarisation de la lumière. Expliquons-nous.

La lumière du soleil ne nous parvient pas directement, elle est en partie déviée par l’atmosphère avec un certain angle : on dit qu’elle est polarisée. Pour les humains, cela ne fait pas une grosse différence, nos yeux n’ont pas évolué pour distinguer clairement la lumière polarisée et non polarisée. Mais certains animaux, notamment des insectes, ont dans leurs yeux des cellules capables de déterminer la polarisation de la lumière. En plus, elles sont capables de détecter la lumière même par temps couvert ou la nuit, car elles voient les ultra-violets. C’est cela qui leur indique l’angle du soleil là où il y a la source de nourriture, mais aussi à l’emplacement de la ruche.

Elles peuvent donc intérioriser la position exacte d’une source de nourriture par rapport au soleil et reproduire cette position en dansant sur le parois vertical de la ruche, dont les alvéoles sont orientées par rapport au soleil. Elles savent aussi, on l’a vu, quelle distance il faut parcourir pour trouver cette source, grâce au nombre d’oscillations effectuées pendant la partie droite de la danse. Par ailleurs, elles sont capables de mesurer le flux optique vu sur leur chemin, c’est à dire de mesurer le nombre de changements visuels le long d’un trajet. Elles peuvent donc corriger leur direction en fonction du temps qui s’écoule lorsqu’elles sont hors de la ruche.

Les capacités d’orientation et de communication des abeilles sont donc proprement fantastiques! C’est le seul cas connu dans le monde animal d’un tel degré de sophistication symbolique. Néanmoins, il semblerait qu’en dépit de sa complexité et de sa sophistication, la danse frétillante des abeilles ne constitue pas un langage à proprement parler, mais plutôt un code transmis par des gestes. La « contagion » des ouvrières qui entourent la messagère et qui dansent en harmonie avec elle leur permet en fait d’intérioriser toutes les informations par mimétisme et ainsi d’ajuster leur propre sens de la direction et de la distance et de trouver le chemin qui les amènera aux fleurs convoitées.

P.S. Il n’a pas été possible de traiter dans ce court article un autre aspect fascinant de la vie des abeilles, la construction de la ruche et notamment les propriétés mathématiquement parfaites de ses alvéoles, mais vous pouvez trouver quelques explications, par exemple, dans l’article sur Wikipedia:

Bonne lecture et laissez un commentaire si vous trouvez cet article intéressant et souhaiteriez savoir plus sur la communication animale.



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