Langage et communication humain et non-humain

Première conférence : le langage et les codes

Au cours de nos dix conférences, nous allons découvrir plusieurs systèmes de communication qui vont vous étonner par leur subtilité et leur complexité : les signaux chimiques qu’utilisent les plantes pour comprendre et contrôler leur environnement, les gestes et les cris des singes, les chants des oiseaux ou les danses des abeilles.

Mais aussi, les langages gestuels des hommes, l’invention des systèmes d’écriture, les codes secrets, les troubles du langage. Nous allons aussi tenter de répondre à une question qui préoccupe de plus en plus la communauté scientifique : est-ce que l’homme préhistorique avait le langage avant la venue d’homo sapiens ?

Calendrier 2026-2027

Programme, première partie : LA COMMUNICATION NON-HUMAINE

9/10/26 Codes et langage

13/11/26 Quand les plantes parlent entre elles

27/11/26 Les étonnantes abeilles

11/12/26 Le chant des oiseaux

08/01/2027 Les grands singes

PROGRAMME deuxième partie : LA COMMUNICATION HUMAINE

22/01/2027 : La grande aventure de l’écriture

12/02/2027 : Langue des signes et langage des gestes

12/03/2027 : Langage enfantin et troubles du langage

26/03/2027 : Les hommes archaïques, avaient-ils le langage ?

09/04/2027 : Jeux, rituels, magie et langage

Codes et Langage

Qu’est-ce que le langage ? Qu’est-ce qu’un code ?

Il est important de considérer ces questions en commençant cette série de conférences, car elles vont structurer en quelque sorte toute la suite.

Quelques notions de base pour commencer.

Pour Ferdinand de Saussure, linguiste suisse (1857-1913), considéré comme le « père de la linguistique moderne », la linguistique comprend tous les systèmes de signes : l’écriture, la langue des signes, les rites symboliques, les marques de politesse, les signaux routiers, la mode…

Il introduit la notion de « signe », composé d’un « signifiant » et d’un « signifié », le premier étant « arbitraire », c’est-à-dire sans relation directe avec le second. Ainsi, le mot « vache » signifie un grand mammifère domestique par convention. La forme acoustique du mot /vaʃ/ n’est pas corrélée à la forme de l’animale, contrairement par exemple à l’onomatopée « cocorico », censé exprimer directement le son produit par un coq.

On fait maintenant la distinction entre « linguistique », la science de langues, et « sémiotique », la science des signes. Ainsi, dans la liste ci-dessus, tous les systèmes de signes mentionnés appartiendraient à la sémiologie, sauf la langue des signes.

Les deux termes CODE et LANGAGE sont utilisés dans le langage courant pour désigner un peu tout et son contraire. En voici quelques exemples tirés de la presse quotidienne.

  • On parle souvent de « langage codé ou de « codes de langage »

« Les hôtels des ventes ont leur langage codé. » Ouest-France, Jean-François VALLÉE, 09/12/2012 ;

« Ils se parlent par langage codé, qui ne peut se comprendre qu’entre eux. » Le divan familial, 2006, Christiane Joubert, Richard Durastante (Cairn.info) ;

« Les nouveaux codes de langage des marques (storytelling web radio, TV…), la qualité de l’expression, des contenus et des langages font la différence. » Les nouveaux codes de langage – media.electre-ng.com.

  • Il peut aussi être question de « codes sociaux », de « codes du comportement », de « codes culturels » ou de « codes vestimentaires »

« Le code social est un système de langage, de comportements et de signaux corporels (gestes, postures, vêtements, coiffure, accessoires…) qui transmettent ce message : « J’appartiens (ou je n’appartiens pas ». TSA | Association Ikigaï ;

« Faire ses achats demande des ajustements et implique la découverte de nouveaux codes culturels. » Comprendre les codes culturels – CQRHT ;

« Un code vestimentaire constitue un ensemble de règles tacites ou explicites régissant la manière dont les individus doivent se vêtir en fonction du contexte dans lequel ils évoluent. Ces codes sont façonnés par des normes culturelles, des traditions et des attentes. »

  • De la même façon, on parle de « code gestuel », de « codes secrets », de « code informatique »

« Dans cet article, un ergonome présente le ‘code gestuel’ constitué de règles d’action qui permet d’observer les manutentionnaires en action et de les aider à trouver la meilleure posture de travail. » portaildocumentaire.inrs.fr, doc Le code gestuel : mieux comprendre et prévenir les risques en entreprise.

La confusion est particulièrement flagrante dans le domaine de l’informatique. Regardez par exemple cet extrait d’un site dédié à l’apprentissage de la programmation[1] :

« La différence principale entre le langage de script et le langage de programmation est que le code source écrit dans un langage de script est converti en code machine à l’aide d’un interpréteur, tandis que le code source écrit dans un langage de programmation est converti en code machine à l’aide d’un compilateur ou d’un interprète. »

Vous avez compris quelque chose ? Moi non plus. J’ai parcouru plusieurs sites de ce type qui proposent d’expliquer ces termes, mais ils utilisent tous les termes « code », « langage », « langage de codage », « codage du langage », etc. de façon incompréhensible pour un non-initié. Toujours est-il que cela a peu de choses avoir avec le langage humain, sinon que dans les deux cas, il y a des « signes » (ici des suites de 0 et de 1/là des mots), qui correspondent à des « sens » (ici des instructions au programme informatique/là des concepts) et qu’ils ont une « syntaxe », c’est-à-dire une organisation formelle de ces signes. 

Comme on peut le voir, les termes « code », « langage » et « communication » semblent être plus ou moins interchangeables dans l’usage courant. Comment définir plus clairement ces concepts ?

Quelques définitions

Au départ, un « code » est « Un recueil de lois, de textes ayant force de loi. » (Le Grand Robert), comme le Code de Justinien ou d’Hammourabi, le Code Noir réglant l’esclavage en Louisiane au 17ième siècle.

Par extension, un code peut être un ensemble de règlements, explicites comme dans le Code de la Route, ou implicites comme dans le code de la morale, du goût, de l’honneur, etc.

Ensuite, on appelle par ce terme « Un système ou recueil de conventions constituant un ensemble de signes » (Code Morse, code télégraphique, etc.) Et par extension, dans un emploi plus technique : « Tout système rigoureux de correspondance entre ensembles de signes ou d’arrangements d’unités qui permettent la transmission d’information. » (Code informatique, code génétique, etc. mais aussi Code vestimentaire, code social, etc.)

Au sens mathématique

Si on veut être un petit peu rigoureux, on dirait que, par définition, un code est constitué d’un ensemble de signes fixes, en nombre limité, auxquels correspond un ensemble d’éléments de « sens », également fixes et en nombre limité. Autrement dit, en termes mathématiques, un code est une bijection : tout élément de l’ensemble « signes » correspond à un et un seul élément de l’ensemble « sens » et inversement.

Signes      Sens

C’est en cela qu’ils diffèrent du langage, composé d’un nombre illimité de « signes », les mots, dont les combinaisons possibles sont infinies, et dont le sens peut être polyvalent et évoluer avec le temps.

Que penser alors de l’usage courant ?

En fait, la notion de « code » semble avoir évolué, dans l’esprit du public, d’une part vers l’idée de « tout ensemble de signes », c’est-à-dire, tout ensemble d’éléments qui correspondent à l’existence ou à la vérité d’une chose. Par exemple, le « code vestimentaire » voudrait dire un ensemble d’éléments vestimentaires qui « signifieraient » qu’on est riche ou pauvre, ouvrier manuel ou employé de bureau, à la mode ou démodé, etc., évidemment selon des critères totalement subjectifs et parfois connus seulement de quelques personnes.

D’autre part, pour le grand public le terme « code » renvoie à un sens particulier, limité. En ce sens, le « code du langage » signifierait que certains éléments de langage auraient un double sens, un premier sens ordinaire, connu de tout un chacun, et un second sens caché, connu des seuls initiés. De même pour le « langage diplomatique » ou « le langage scientifique ».

La plupart des codes correspondent à la définition donnée plus haut. Il y a des codes gestuels, comme le langage des signes, des codes tactiles, comme le Braille, des codes visuels, comme le sémaphore ou les panneaux de signalisation routières, des codes sonores, comme le Morse, ou des codes écrits, dont on parlera plus loin.

Le concept de code va nous servir au cours des prochaines conférences pour nous aider à distinguer du langage humain par exemple les différents systèmes de communication des animaux. On retiendra pour l’instant les principes qu’on vient d’énoncer :

Les codes sont des ensembles fixes de signes et de sens dans une relation biunivoque : ni le sens, ni le signe ne peut varier ou être ambigu ; pour chaque signe il y a un et seulement un sens et pour chaque sens il y a un et seulement un signe.

Le langage humain est donc très différent d’un code, car les « signes », c’est-à-dire des mots, mais pas seulement, peuvent varier dans le temps, être compris différemment par différents locuteurs dans différents contextes, avoir plusieurs sens pour un même locuteur, disparaître, passer d’une langue à une autre, souvent en changeant de sens, etc.

Le Code Morse

Le Code Morse est un bon exemple pour commencer car il est très simple à comprendre et facile à utiliser. Une série d’impulsions électriques, où alternent les « longs » et les « courts » permet de représenter les lettres de l’alphabet. Donc, avec ce code on peut facilement représenter n’importe quel mot de n’importe quelle langue utilisant cet alphabet.

L’alphabet en Braille

Dans un autre mode, tactile, on a le Braille, qui est organisé selon le même principe de bijection.

L’alphabet latin : un code aussi ?

L’alphabet latin est dérivé de l’alphabet grec, lui-même dérivé d’un alphabet phénicien, lui-même dérivé des hiéroglyphes égyptiens. Il est utilisé aujourd’hui pour représenter les phonèmes de dizaines de langues, qui peuvent être très différents les uns des autres.

Mais qu’en est-il de l’alphabet lui-même ? Est-ce un code comme les autres ? Oui et non. Oui parce que, en théorie, chaque lettre représente un son et que chaque son est représenté par une lettre. Mais dans la pratique, comme le savent bien tout ceux qui essaient d’apprendre une langue étrangère, les choses sont loin d’être aussi simples.

Si on prend pour exemple l’orthographe anglaise, l’une des plus compliquées qui soit, les 26 lettres de l’alphabet représentent 44 (ou 46 selon les spécialistes) sons différents, mais qui peuvent être orthographiés de 1120 façons différentes ! Par exemple, le son /ɛ/ qui correspond normalement à la lettre E, comme dans bed, peut en fait être transcrit par IE dans friend, par EA dans dead, par A dans any, par AI dans again, etc.

Pour ne considérer que l’orthographe française, relativement opaque par rapport à d’autres systèmes, comme l’espagnol ou l’italien, une même lettre peut aussi correspondre à différents sons, par exemple la lettre S : cassé, case, sac, garçons :  deux S entre voyelles correspond au son /s/, alors qu’un seul correspond à /z/. Si ce ‘s’est en début de mot, on entend /s/ mais en fin de mot, on a /Ø/, c’est-à-dire rien, ou alors /s/ comme dans ‘fils’ (descendant masculin), contrairement à ‘fils’ deux tiges de métal qui ne prononce pas le S. Ça s’appelle la « phonotactique », c’est-à-dire la façon dont un son va être prononcé dans des contextes différents.

Les sons du français ont changé depuis l’ancien français, alors que les lettres restent les mêmes, ce qui donne lieu à quelques étrangetés, comme le S final muet ou les pluriels des mots se terminant en -al (cheval, journal), ou la voyelle surmontée d’une cédille, qui indique qu’il y avait un S après la voyelle autrefois.

Il en est de même pour l’anglais, dont la prononciation a changé radicalement pendant la transition du vieil anglais à l’anglais moderne, mais dont l’orthographe est restée essentiellement la même.

Et, comme le même alphabet est utilisé pour toutes les langues de l’Europe de l’Ouest, on a parfois des sons très différents pour une même lettre. Sans parler des voyelles, dont le son peut varier considérablement, les consonnes S, CH, G, ou J correspondent à des sons différents selon la langue ou la position de la lettre dans la langue.

LETTRESON FRANÇAISSON ANGLAISSON ALLEMAND
S/s/ ou /z/ sait ou case/s/ ou /z/ ‘seven’ ou ‘reason’/s/ ou /z/ ‘los’ ou ‘sagt’
CH/ʃ/ ‘chat’/tʃ/ ‘chat’/ç/ ou /x/ ‘nicht’ ou Nacht’
J/ȝ/ ‘jour’/dȝ/ ‘judge’/j/ ‘jah’
G/g/ ou /ȝ/ ‘garage’/g/ ou /ȝ/ ‘garage’/g/ ou /ȝ/ ou /k/ ‘garage’ ‘Tag’

Connaissez-vous le Code de la Route ?

Si le Code Morse est véhiculé par le son, les panneaux du Code de la Route utilisent le canal visuel. En voici quelques exemples :

Test

ABC

DEF

G H I

Diapo #16 : Quel sens pour quel panneau?

  1. Priorité circulation sens inverse (G)
  2. Interdiction de dépasser (B)
  3. Débouché de cyclistes (A)
  4. Dos d’âne (D)
  5. Cédez le passage (C)
  6. Circulation venant sens inverse (F)
  7. Arrêt et stationnement interdits (E)
  8. Traversée voie de bus (H)
  9. Voie réservée transports en commun (I)

Le message complexe des panneaux

L’œil doit saisir rapidement un ensemble d’informations visuelles et les décoder rapidement pour trouver le sens du panneau. On peut parler d’une forme de communication particulière : l’émetteur est le service de la voirie, le récepteur est l’automobiliste. Il y a un message dans un sens : le récepteur ne répond pas, il agit selon les indications données.

FORMEBORDFONDDESSEIN
CARRÉENOIRBLEUBLANC
RONDEROUGEBLANCNOIR
TRIANGULAIRE HAUTBLANCJAUNEROUGE
TRIANGULAIRE BASBLEUROUGEBLEU  

Retour au début… Qu’est-ce qu’un code ? Qu’est-ce que le langage ?

Il n’y’a pas que le grand public qui confond « codes » et « langage ».

Les linguistes eux-mêmes ont souvent confondu les deux notions, en présentant le langage comme une sorte de code très élaboré.

Voici un schéma présenté par le linguiste Roman Jakobson dans les années 1960.

La communication comprend :

  • Le message lui-même ;
  • Un destinateur envoie un message à un destinataire.
  • Le destinataire est censé recevoir le message.
  • Le message est compris dans un contexte particulier.
  • Le message utilise un code, commun, en tout ou au moins en partie, au destinateur et au destinataire (ou, en d’autres termes, à l’encodeur et au décodeur du message).
  • Il est envoyé par un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire, contact qui leur permet d’établir et de maintenir la communication.

Le langage n’est pas un code

Contrairement à ce modèle, de nombreux biologistes, sociologues, linguistes, pensent que le langage, comme la cognition, sont des processus d’ordre biologique qui ont émergé progressivement par interaction avec l’environnement, afin de comprendre et de maîtriser celui-ci.

On retrouvera cette approche dans les conférences sur le développement du langage chez l’enfant et l’émergence du langage chez l’homme archaïque.

Quelques propriétés du langage à l’opposé des codes :

  • La connotation : l’ensemble de significations secondaires qui s’attachent à un signifiant.
  • La polysémie : le fait qu’un signifié peut avoir plusieurs sens, selon le contexte.
  • La diachronie : le fait qu’un signifié peut changer de sens avec le temps.

Premièrement, la différence entre « dénotation » et « connotation ». Les signifiants d’un code dénotent les signifiés dans une relation bilatérale figée, comme nous l’avons vu au début de la conférence. Les mots du langage dénotent aussi des concepts, des personnes, des lieux, des objets. Mais ils connotent aussi des sens secondaires associés à ces concepts.

D’après le Larousse :

« La connotation c’est l’ensemble de significations secondes provoquées par l’utilisation d’un matériau linguistique particulier et qui viennent s’ajouter au sens conceptuel, fondamental et stable, qui constitue la dénotation.

Ainsi, cheval, destrier, canasson ont la même dénotation, mais ils diffèrent par leurs connotations : destrier a une connotation poétique, canasson une connotation familière. »

Autre principe crucial : la polysémie, c’est-à-dire la propriété d’un mot d’avoir plusieurs sens. Une rapide consultation de n’importe quel dictionnaire montre que quasiment tous les mots de la langue ont plusieurs sens selon le contexte.

Ces sens peuvent évoluer avec le temps ou avec l’usage (la diachronie). Ils peuvent être déformés pour produire un effet comique, être utilisés « entre guillemets », c’est-à-dire ironiquement.

On arrêtera là cette liste, car on pourrait continuer pendant plusieurs conférences. On reviendra aux propriétés du langage humain à travers l’ensemble des conférences à venir.

Les codes secrets

Depuis les temps très anciens, les scribes, les diplomates, les militaires, les espions et d’autres ont inventé divers systèmes pour dissimuler le sens de leurs communications. On peut même dire que depuis qu’existe l’écriture, des hommes ont cherché des moyens de cacher le sens de leurs écrits. Et d’autres hommes ont trouvé le moyen de les lire quand même.

Quelques grandes figures du codage.

Jules César

L’utilisation de moyens cryptés pour cacher le sens d’un message remonte aux Egyptiens et aux Sumériens. Jules César a utilisé divers types de codes secrets. Dans La Guerre des Gaules[2], il raconte qu’il envoya un message à Cicéron dans lequel les lettres latines étaient remplacées par les lettres grecques correspondantes ; cela suffisait à rendre illisible le message par l’ennemi (pas assez cultivé pour connaître le grec !) mais limpide pour Cicéron. Dans La Vie des douze Césars, Suétone en décrit une autre méthode utilisée par César : on remplace chaque lettre du message par la lettre placée trois rangs après elle dans l’alphabet.[3] Dans les deux cas, il s’agit d’un codage « mono-alphabétique » ou « monographique ». Chaque lettre est remplacée par un symbole ; dans les deux exemples donnés il s’agissait d’une autre lettre de l’alphabet ou d’une lettre d’un autre alphabet, mais ce pourrait aussi être un symbole n’ayant aucune autre signification ou un dessin.

Le décryptage

Un progrès décisif dans le déchiffrement des messages cryptés fut accompli dans la civilisation arabo-islamique ; les savants arabes se sont intéressés à la linguistique et découvrirent que certaines lettres sont plus utilisées que d’autres. Al Kindi rédigea au IXème siècle un Manuscrit sur le déchiffrement des messages cryptographiques où il utilise cette particularité. Cette méthode porte le nom d’analyse des fréquences.

Transposons-la méthode au français

Les trois lettres les plus employées en français sont les lettres E, A et I ; en présence d’un texte crypté (dont on a de bonnes raisons de penser qu’il est écrit en français), on compte la fréquence d’apparition de chaque lettre dans le texte crypté. Les trois lettres les plus répandues sont probablement mises pour E, A et I (mais éventuellement dans un ordre différent). On repère également les couples fréquents avec ces trois lettres cryptées : par exemple, si on pense que la lettre H code la lettre E, on repérera dans le texte crypté les lettres qui suivent le plus fréquemment le H et on fera l’hypothèse qu’elles sont mises pour T ou N. Ensuite, on emploie une technique bien connue des amateurs de mots croisés consistant à deviner des mots dont on connaît seulement certaines lettres.

Cette technique permet de venir à bout de tout message crypté grâce à un système mono-alphabétique, à condition qu’il soit suffisamment long –une quarantaine de lettres- et composé de mots « normaux ». La méthode fonctionne également si on choisit de remplacer chaque lettre, non pas par une autre lettre, mais par un symbole sans signification particulière (par exemple un rond pour A, un carré pour B, etc.) ; il suffit d’appliquer la méthode des fréquences à ces symboles. Un exemple de ce type de déchiffrement est donné dans Les hommes dansants, une nouvelle d’Arthur Conan Doyle où l’on voit Sherlock Holmes déchiffrer des messages où chaque lettre est codée par un « bonhomme » dans une position différente[4].

Les codes poly alphabétiques

Pour déjouer l’analyse des fréquences, Blaise de Vigenère inventa en 1585 un système poly alphabétique.

Blaise de Vigenère

Le chiffre de Vigenère :

Il aligna 26 alphabets dans un tableau, en commençant chacun par la lettre suivante : le 2ème commence par B, le 3ème par C, etc. Ensuite il attache une « clef » au texte, c’est-à-dire un mot qui indique le numéro de l’alphabet à utiliser pour chaque lettre du texte.

Le tableau de Vigenère

Comment ça marche ?

Encoder : Pour chaque lettre en clair, on sélectionne la colonne correspondante et pour une lettre de la clé on sélectionne la ligne adéquate, puis au croisement de la ligne et de la colonne on trouve la lettre chiffrée. La lettre de la clé est à prendre dans l’ordre dans laquelle elle se présente et on répète la clé en boucle autant que nécessaire. Par exemple :

Clé : degaulle

Texte en clair :   Les carottes sont cuites

Clé répétée    :   deg aulledeg aull edegau

Colonne L, ligne D  : on obtient la lettre O.

Colonne E, ligne E : on obtient la lettre I.

Colonne S, ligne G : on obtient la lettre Y.

Colonne C, ligne A : on obtient la lettre C.

Et ainsi de suite.

Le texte chiffré est alors :

OIY CUCZXWIY SIYE GXMZEM

Décoder : Si on veut déchiffrer ce texte, on regarde pour chaque lettre de la clé répétée la ligne correspondante et on y cherche la lettre chiffrée. La première lettre de la colonne que l’on trouve ainsi est la lettre déchiffrée.

Charles Babbage

Ce système est resté indéchiffrable jusqu’à 1854, quand l’Anglais, Charles Babbage trouva la solution. Cependant, il ne publie pas ses travaux et cette avancée importante dans l’histoire de la cryptanalyse est attribuée au Polonais Friedrich Kasiski en 1863.

Les méthodes d’encryptage se sont énormément complexifiées au cours de l’histoire et on arrêtera ici notre présentation, à l’exception d’un dernier exemple : le code secret de Marie Stuart, Reine d’Écosse.

Marie Stuart, Reine d’Écosse

Née le 8 décembre 1542, Mary Stuart a été condamnée et exécutée le 8 février 1587 pour avoir conspiré à assassiner la Reine d’Angleterre.

Le code secret de Mary Stuart

Sa condamnation était basée sur la découverte de lettres secrètes échangées avec des officiels français qui contenaient des informations sensibles concernant ses intrigues pour récupérer le trône écossais et usurper le pouvoir de sa cousine germaine et rivale politique, Elisabeth 1ère.

Ces lettres étaient écrites avec un code secret qui a défié les cryptographes du monde entier pendant des siècles.

Mais récemment (2023), une équipe composée de trois cryptographes amateurs, George Lasry, informaticien français vivant en Israël, Norbert Biermann, professeur allemand d’opéra, et Satoshi Tomokiyo, physicien japonais, a trouvé la solution.

Une lettre codée écrite par Mary Stuart

Le décryptage 

À l’aide d’une combinaison complexe de logiciels informatiques et de techniques de cryptographie traditionnelles, ces trois hommes ont réussi à casser les cryptogrammes de Marie Stuart, révélant ainsi un trésor d’informations inédites sur le monarque et son environnement politique.

La première tâche du trio a été de transcrire les 150 000 signes contenus dans les messages codés en symboles qu’un ordinateur actuel puisse reconnaître ; un processus qui a pris plusieurs mois. Comme ces caractères comprenaient 191 symboles différents, l’équipe savait que les messages codés n’étaient pas simplement chiffrés par substitution, système dans lequel chaque lettre de l’alphabet est assignée à un signe correspondant. À la place, ils ont émis l’hypothèse que ces messages secrets avaient été composés à l’aide d’un code homophonique, système plus complexe dans lequel une lettre de l’alphabet peut être assignée à plusieurs symboles différents, ce qui rend le code plus bien plus difficile à déchiffrer.

La difficulté était accrue par le fait que le trio ne savait pas dans quelle langue étaient écrites les 50 lettres dont ils disposées. Après avoir essayé l’italien, le latin et l’espagnol, ils se sont souvenus que Mary avait passé son enfance en France et ils ont essayé le français. Bingo !

Un exemple d’un texte et le tableau des symboles

Ils ont alterné entre un logiciel de décryptage et un travail manuel

Et ils sont tombés sur quelques mots qui revenaient régulièrement, notamment fils et ma liberté. Chaque fois qu’ils trouvaient un mot compréhensible, ils en faisaient un mot clé et continuaient leurs recherches. Mais plusieurs mois de travail ne révélaient rien d’intéressant. Alors ils ont compris que, contrairement à beaucoup de codes de ce type, les symboles du code ne correspondaient pas toujours à des lettres de l’alphabet, mais pouvaient aussi renvoyer à des mots, voire à des suites de mots.

Le code de Mary Stuart

Voici plusieurs tableaux des symboles utilisés par Mary Stuart, ainsi qu’une de ses lettres déchiffrée.

Ces documents sont extraits de l’article de Lasry, Biermann et Satoshi cité dans les références. Vous trouverez beaucoup d’autres exemples dans le texte qui, malheureusement, est écrit en anglais, ainsi que la plupart des lettres.

Selon l’article sur le site de la National Geographic [5] :

« Plusieurs lettres montrent en détail l’astucieuse habileté de Marie en matière de subterfuge politique, qu’il s’agisse de ses tentatives de soudoyer les conseillers d’Élisabeth ou bien de l’orchestration d’un mariage entre cette dernière et le duc d’Anjou, qui était le beau-frère de Marie. On y trouve également consignées ses tentatives de récupération du trône écossais et son implication dans le Complot de Throckmorton de 1583 visant à renverser Élisabeth. »

Voir aussi :

 https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/01611194.2022.2160677#d1e228

Et https://www.dcode.fr/code-mary-stuart

Il y a d’autres cas fascinants de codes secrets qui ont posé d’énormes problèmes aux cryptographes, comme la machine Enigma, conçue par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale.[6]

Conclusion

Le langage humain[7] est incroyablement plus complexe que tous ce que nous avons considéré jusqu’ici. Les mots du langage sont polyvalents, c’est-à-dire qu’ils ont plusieurs sens possibles selon les contextes. Ces sens peuvent changer avec le temps. Ils peuvent signifier des objets concrets ou des concepts abstraits, désigner des événements passés ou imaginaires, avoir des connotations, c’est-à-dire des notions secondaires associés par implication au sens premier. Et on pourrait continuer comme ça pendant des pages et des pages. On poursuivra notre enquête sur le langage dans les prochains articles. La prochaine fois on parlera de la communication par et entre les plantes.

Références

Martine Bühler : « Arithmétique et codes secrets : Un coup d’œil historique », https://bibnum.publimath.fr/IPS/IPS02026.pdf.

Lasry, George, Biermann, Norbert & Tomokiyo, Satoshi, (2023)“Deciphering Mary Stuart’s lost letters from 1578-1584”, 01-202, 08 Feb 2023, Cryptologia Volume 47,

Kravchenko, Alexandre V. (2007) “Essential properties of language, or, why language is not a code”, Language Sciences 29 650–671.

Müller, Didier, (2018-2025) Les codes secrets décryptés, Nymphomath Éditions.

Singh, Simon. (1999) Histoire des codes secrets : de l’Egypte des Pharaons à l’ordinateur quantique, J-Cl Lattès.

« Ces lettres codées ont été décryptées… révélant un complot contre la reine Élisabeth Ière », https://www.nationalgeographic.fr/histoire/marie-stuart-histoire-angleterre-ces-lettres-codees-ont-ete-decryptees-revelant-un-complot-contre-la-reine-elisabeth-ire

Enigma (machine) — Wikipédia


[1]https://fr.differkinome.com/articles/technology/what-is-the-difference-between-scripting-language-and-programming-language.html

[2]Cesar De bello Gallico (La Guerre des Gaules) Traduction L.A. Constans Les Belles Lettres 1937.

[3]Suetone De Vita Caesarum (Laa Vie des Douze Cesars) Traduction Henri Ailloud Les Belles Lettres 1961.

[4]Voir aussi Le scarabée d’or d’Edgar Allan Poe.

[5]« Ces lettres codées ont été décryptées… révélant un complot contre la reine Élisabeth Ière »,

[6]Voir par exemple : https://fr.wikipedia.org/wiki/Enigma_(machine).

[7]https://en.wikipedia.org/wiki/Language?oldid=810065147


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